Je me souviens...

Qui a dit que les bidouilleurs étaient insensibles à tout ce qui ne touchait pas leur domaine technique ? Dave Small nous prouve ce mois-ci le contraire, en nous parlant d'un sujet extrêmement délicat. Les grandes précautions verbales dont Dave s'entoure sont indispensables aux USA, où le problème abordé est politique. D'autant plus qu'il touche aux aspects sociaux des entreprises informatiques américaines, dont Dave nous dévoile des facettes méconnues. Le sujet est, hélas !, d'actualité en France...


Pas de technique aujourd'hui

   Il y a toutes sortes de sujets techniques dont j'aurais pu vous entretenir ce mois-ci. Nous avons la carte accélératrice SST, les réseaux, etc. Je pourrais jeter dans la conversation des wagons de notions techniques passionnantes, comme vitesse d'horloge, temps de montée des signaux, comptage d'événement déclenché par fronts montants, unité de gestion de mémoire par pagination, et mémoire virtuelle. Youpi!

   L'ennui, c'est que je ne me sens vraiment pas d'attaque pour aborder ces sujets pour l'instant. Je crois que c'est dû au fait qu'après avoir vu le jeu d'arcade Battlezone, j'ai parlé à un ami de Cupertino qui en est l'auteur, ce qui m'a amené à écrire ceci (vous allez comprendre pourquoi). Cela fait longtemps que je pense à l'article que vous lisez, mais je n'avais jamais encore eu le courage de l'écrire. D'une part, il est dur d'écrire sur une question vous affectant personnellement. Et d'autre part, le sujet que je compte aborder a le don de déranger les gens, et je n'ai nulle envie de recevoir des lettres désagréables. Beaucoup de gens ont des sentiments très marqués à ce propos.

   Bon, je me jette à l'eau. Il s'agit de choses très personnelles pour moi. Je me souviens de Nick. Je l'avais rencontré sur un serveur télématique. Nick m'avait dégoté un boulot chez XXX (un grand constructeur informatique - nom de la firme non dévoilé pour raisons juridiques. Certaines personnes se sont confiées à moi sous la condition expresse que leur nom ou celui de leur compagnie ne serait jamais dévoilé). Nick était gay et n'en faisait pas une histoire. Il vivait avec mon chef de cette époque. Eh oui, ils étaient gays tous deux ! Aucun ne prenait la peine de débattre du sujet, et cela ne les dérangeait aucunement. Ils vivaient à Saratoga dans la Silicon Valley, dans un beau pavillon, et travaillaient sur un projet fascinant. Dans la Silicon Valley, la plupart des informaticiens se fichent de ce que vous soyez gay ou non. A l'occasion, vous rencontrez un fanatique ou un gars du genre prêcheur, mais la plupart des gens s'en moquent et s'occupent de leurs propres affaires. Nick devint un expert autodidacte en optimisation des gros ordinateurs XXX. Cela consistait à allouer un disque plus rapide pour les opérations accédant au disque de manière intensive, ou encore à défragmenter un fichier très utilisé, etc. Il accrût ainsi les performances d'une machine de 200 % en un mois de travail. Il était sacrément bon dans sa partie. J'avais avec Nick le même type de relations qu'avec mes autres collègues à ce centre. Il avait ses espoirs et ses rêves, j'avais les miens, et nous en discutions parfois au cours du déjeuner. Nous étions tous deux fanas du jeu d'arcade "Battlezone" qui venait juste de sortir, et lorsque nous découvrîmes une façon d'échapper aux smart bombs à tête chercheuse, cela nous réjouit pour la semaine entière.

   En 1980, j'étais très occupé à essayer de convaincre Sandy de m'épouser, et n'étais donc pas intéressé par d'autres relations. Nick était un ami, quoi. Vous comprendrez donc qu'il m'est dur de vous dire que Nick est récemment décédé du sida. Je ne sais même pas si mon ancien chef est vivant ou mort, et je ne puis trouver le courage de prendre le téléphone et d'appeler pour tenter de le savoir. Le simple fait d'écrire ceci me noue la gorge, car Nick était un ami, et tout ce qu'il a jamais été a disparu. je crois que je ne jouerai plus à Battlezone pour un bout de temps, trop de souvenirs s'y associent.


L'année 1980

   En 1980, la communauté médicale commençait à peine à se demander ce qui pouvait bien donner tous ces sarcomes (cancers de la peau) à des homosexuels... Eh bien, nous savons àprésent! Nous ne savons même que trop bien. Quand l'on y songe, nous en sommes au stade où beaucoup de gens connaissent quelqu'un que les tests ont révélé être séropositif. Mon frère, qui est médecin, avait un ami proche depuis le collège, il était élève officier [NdT le corps des élèves officiers de réserve (ROTC) permet à de jeunes Américains de faire leurs études tout en étant pris en charge par l'armée, d'où le spectacle surprenant de ces étudiants en rangers et treillis, en côtoyant d'autres en baskets et jeans]. Il avait des 'A' partout et faisait partie des tireurs d'élite. Il est mort récemment. Mon frère voit tant de patients atteints du sida qu'il commence à perdre son détachement impersonnel et médical à ce sujet, et déteste littéralement cette maladie. Autre exemple, mon père a perdu il y a peu un collègue.

   En 1980, j'ai discuté avec un gars du service du personnel à la compagnie XXX. Je quittais la compagnie pour épouser Sandy, ce qui me conduisait à changer de ville. Comme ce gars et moi nous connaissions depuis quelque temps, nous nous offrîmes un pot d'adieu autour de quelques bières.

   Durant la discussion, le sujet de nos collègues gays fut abordé. Il fut très franc : c'était plus ou moins un standard de fait dans la compagnie de préférer embaucher des gays si possible. Oh pas pour remplir les quotas de discrimination positive. [NdT loi américaine très controversée obligeant les employeurs à embaucher des quotas de membres de diverses minorités officiellement reconnues, à la grande fureur de ceux s'estimant membres de minorités injustement méconnues, et au grand dam des employeurs parfois obligés de remplir leurs quotas en catastrophe avec le tout-venant.] Non, simplement parce que la compagnie estimait que les gays fournissaient plus de travail à moindre coût. Ecoutez, me dit-il, vous (il pointa son doigt vers moi), vous allez vous marier. Vous allez avoir une épouse, une famille, toute une série de dépenses d'assurances maladies, surtout avec des gosses. [NdT : aux USA, les employeurs ne paient pas à la sécurité sociale une part fixe dépendant du salaire comme en France, mais des assurances maladies pour chaque membre de la famille. Les employeurs paient aussi une part des dépenses médicales de leurs ex-employés retraités. Coût pour IBM, par exemple, au premier trimestre 1991: 2,3 milliards de dollars!] Vous allez aussi avoir des horaires. Il vous faudra être à la maison à cinq heures et demie le soir, et votre femme voudra vous voir pendant que vous serez à la maison. Impossible de faire des nuits blanches. Au contraire, si vous êtes célibataire et sans attaches, vous pouvez faire des heures supplémentaires. Et comme vous êtes "au forfait", vous n'êtes pas payé pour ces heures vous êtes rémunéré sur des objectifs, pas à l'heure. Et surtout, vous n'avez pas de famille, pas d'assurance maladie à payer, sauf pour vous-même, et que diable, vous êtes jeune et sain (Les discussions actuelles de couverture médicale du sida pour les proches n'existaient pas en 1980.) C'est excellent pour la compagnie, dit-il. C'est pour ça que nous les embauchons. La compagnie XXX, en fait, avait un programme de recrutement de gays si actif, que 7 des 9 personnes de mon groupe de travail l'étaient. La discrétion qui régnait était telle, que je l'ai appris seulement le jour où j'ai quitté la boîte. J'en entends qui ricanent. Soyons adultes: c'était un environnement de travail tout ce qu'il y a de plus normal, avec des gens ordinaires. Je m'entendais avec certains, pas avec d'autres ; il y avait les politiques de la compagnie, les mémos internes, les bilans... Bref, un travail parmi tous ceux que j'ai eu depuis. Je n'étais ni harassé ni mis àl'écart d'une clique quelconque. J'ai également travaillé dans d'autres compagnies depuis lors, où des collègues étaient gays, et cela n'importait aucunement. Dans mon optique, soit une personne sait programmer et faire le boulot, soit elle ne sait pas. Rien d'autre n'importe réellement, vu qu'il y a si peu de programmeurs vraiment compétents que lorsque vous en dégotez un, vous vous moquez du reste.


Epitaphes magnétiques

   Mais, comme vous le savez, les temps ont changé depuis 1980. La compagnie XXX est à présent submergée par les coûts vertigineux des hospitalisations d'employés atteints du sida [NdT : dans le cas des grosses compagnies, ce sont les mutuelles de la société qui règlent ces coûts d'assurance maladie]. J'en ai parlé à un manager de haut niveau de la compagnie XXX que je connais depuis des années. Il n'a pas voulu mentionner de chiffres, à ceci près qu'il a un peu pâli, mais selon lui, la compagnie avoue que sa politique de recrutement des années 70 et 80 engendre à présent des coûts très lourds en assurance maladie, et que l'embauche d'une personne atteinte du sida est ces temps-ci formellement proscrite. Il m'a aussi dit que le projet sur lequel Nick et mon ancien chef travaillaient était annulé du fait du décès de Nick.

   Je ne citerai pas de nom, mais si vous avez possédé un Atari 8 bits, et utilisé quelques-uns de ses logiciels les plus populaires, vous avez sans doute fait tourner du code auquel mon groupe de travail a participé. Et si vous avez utilisé certains des utilitaires les plus puissants pour ces machines, vous avez sans aucun doute fait tourner des programmes écrits par des gens à présent morts. Des gens que je connaissais déjà en 1982, lorsque j'écrivais pour le magazine Creative Computing (tenez, je me rappelle même le temps où l'étage supérieur entier du 1196 Borregas Avenue constituait le bureau de Chris Crawford. Maintenant, il constitue la moitié de tout l'immeuble d'Atari). Je m'arrête un instant pour vous dire que cela me fait une impression très étrange, et même cauchemardesque, que la seule épitaphe de beaucoup de ces gens soit les quelques impulsions magnétiques d'une disquette composant leur programme. Tout le reste a disparu.


Discrétion

   Dans l'informatique, beaucoup de gens ont un comportement, heu !..., assez peu sociable, et ne s'intéressent guère aux relations humaines pour commencer. A leur contact, vous ne percevez pas vraiment leur orientation sexuelle parce qu'ils présentent tant d'autres particularités.

   Soyons concrets : quand vous parlez a un programmeur d'un top niveau mondial, ayant son ordinateur, son lit et son vélo d'appartement dans la même pièce, et qui n'a pas pris de douche depuis cinq jours, vous êtes déjà assez occupé à rester dos au vent (ça m'est arrivé plus d'une fois). Beaucoup de ces gens sont gays ; et parce que l'opinion dominante est "cela ne me regarde pas", on n'en parle jamais (je ne dis d'ailleurs pas qu'il faille en parler).

   Incidemment, beaucoup de journalistes de la presse informatique [NdT : aux USA, et cela n'implique nullement Pressimage] partagent cette préférence sexuelle, et cela influence leur façon d'écrire. Quand je lis un reportage sur une personne que je sais être gay, et que certaines choses sont mentionnées, cela change de signification... Il faut alors lire entre les lignes, car dans ce milieu, les gays ont appris à rester réservés. Par exemple, supposons que dans une interview imaginaire, quelqu'un dise que "ce nouvel ordinateur a été conçu par un groupe qui était d'une grande cohésion de style, car il n y avait pas de place pour les conflits personnels". Vous pouvez traduire cela de vous-même. Vous ne me croiriez pas si je vous disais que c'est un cas réel, n'est-ce pas ? Eh bien, je crains de vous décevoir, car c'est vrai, j'en ai la certitude absolue. Notez que j'ai été extrêmement vague car je n'aime guère les visites d'huissiers. Et, de plus, cela constituerait une intrusion dans la vie privée que de nommer la compagnie, les gens, l'époque, le code et le processeur, mais je le sais.

   Ou, tenez, à propos d'Apple. J'ai discuté ces dernières années avec de nombreuses personnes de cette firme. Certains d'entre eux proviennent même d'Atari (durant l'Epoque Noire de 1984, Apple avait gelé ses embauches, mais avait levé ce gel le temps de récupérer des gens d'Atari qui étaient licenciés en masse). D'autres au contraire se sont convertis au ST. Avec tous les gens d'Apple, j'ai toujours entendu la même chose sur ce sujet. C'est une compagnie très fermée, soit vous êtes dans le clan, soit vous restez en dehors, point final. D'abord, ils commencent par discuter avec vous, par essayer de vous connaître, et s'assurer que vous n'êtes pas du genre à les sermonner ou à être choqué par la vie privée d'autrui. En général, ils glissent dans la conversation qu'Untel est gay, et regardent si cela vous choque. Si vous ne sourcillez pas, il n'y a plus de problème. Après quoi, ils vous confient qu'Apple supporte des coûts de soins médicaux très, très élevés pour certains de ses employés, et ils vous ouvrent peu à peu les yeux vis-à-vis de ceux-ci.

   Un ami, en lequel j'ai confiance, m'a dit qu'Apple était même l'une des rares compagnies qui pouvait envisager de vous embaucher si vous étiez séropositif, ou participerait à vos frais médicaux si vous viviez avec quelqu'un qui l'était. Cet ami trouvait stupéfiant qu'Apple puisse toujours se le permettre en ces temps de crise quant à moi, je sais où est passé un peu du prix des deux Mac IIfx de Gadgets By Small (et je trouve que c'est tant mieux). Mais le débat est toujours de personne à personne. Il ne fait pas les gros titres, parce que la première chose qui se passe, lorsque ce Sujet est débattu en public, est que les gens commencent à s'écrier : "Bien fait, c'est périr par où l'on pèche", ou bien "On ne s'en occupe pas assez". Le débat fait rage ailleurs et je ne compte pas y entrer.

   Franchement, je me moque des hauts débats philosophiques et des grands discours, et je ne pense pas que mes sentiments affecteront les recherches en cours. Des amis à moi sont en train de mourir, c'est tout.

  


Douche froide, déprime et drogues douteuses

   A l'expo MacWorld, il y a quelque temps, j ai assiste à la démo d'Hypercard donnée par Bill Atkinson, son auteur. Après avoir montré les fantastiques possibilités de ce logiciel et son orientation objet, la dernière chose qu'il montra fut la pile "Sida" [NdT : les applications écrites en Hypercard sont représentées sous forme de piles de cartes], affichant le nombre de gens morts du sida, avec mises à jour toutes les minutes. Ce fut une douche froide, qui mit fin abruptement à ce qui fut par ailleurs une présentation enthousiaste, devant une audience en délire qui admirait un authentique héros-programmeur. Mais comme le dit un de mes amis de chez Apple : "BilI connaît des gens qui sont mourants. Ce sont ses amis depuis des années. Quelle démo serait plus appropriée à ses yeux ?" Et je suis bien obligé d'être d'accord. Simplement, je crois que je n'aurais pas eu le cran de faire ce qu'a fait Bill.

   Je ne voudrais pas vous déprimer, mais Si vous avez utilisé un Mac ou un Spectre GCR sur votre ST, vous avez exécuté des programmes écrits par des gens qui sont morts du sida.

   En Californie, on en parle même dans les journaux. Ailleurs, le débat est bien moins apparent, sauf dans les quelques communautés ayant un fort pourcentage de personnes gays. Sur les serveurs télématiques, il y a souvent des conférences fermées secrètes (pour éviter les perturbateurs), car parfois les gens se sentent seuls, désespérés, et ont besoin de parler. Si vous vous liez d'amitié avec ces personnes, et qu'elles vous font réellement confiance, vous pouvez être admis dans ces conférences télématiques. Ce fut mon cas. La conversation peut devenir effroyablement déprimante. Que pouvez-vous dire à quelqu'un dont le meilleur ami vient de mourir ? Que pouvez-vous dire à quelqu'un ayant découvert qu'il est séropositif, donc bientôt malade, donc bientôt mort ? Je n'ai jamais été capable de répondre, je ne saurais que dire. Par exemple, je suis incapable d'imaginer de perdre ma femme Sandy, lentement, jour après jour, douloureusement. Et que dire de l'énorme ressentiment vis-à-vis des lenteurs de la FDA ? [NdT : la Food and Drug Administration délivre les équivalents américains de nos Autorisations de Mise sur le Marché aux nouveaux médicaments]. Je comprends un peu mieux ce problème grâce à mon frère médecin la FDA doit s'entourer de précautions draconiennes. Mais le nombre de gens en train de mourir du sida rend morale l'expérimentation humaine des médicaments, et l'augmentation du taux de mortalité indique que l'on ferait mieux de se dépêcher. Les jusqu'au-boutistes parmi les participants à ces conférences télématiques discutent de la façon d'obtenir de nouvelles drogues expérimentales venant de Chine (« Composé Q «) ou de Tijuana, au Mexique, ou encore vous mettent en rapport, si vous le souhaitez, avec des gens qui fabriquent eux-mêmes d'autres composés (certains chimistes marrons sont excellents), et vous révèlent tout sur l'AZT (qui est pour l'instant ]e seul remède agréé, avec ses avantages et ses inconvénients). S'il est un sujet de discussion bien adapté aux conférences informatisées, c'est bien celui-là. Les gens devant leurs consoles ont besoin de parler. Je souhaiterais voir ce débat abordé dans des conférences ouvertes, mais les préjugés de notre société les en empêchent. Parfois, quelqu'un se connecte sur une conférence, avoue qu'il est gay, et récolte des avanies pour sa peine. Alors qu'une conférence fermée est idéale pour permettre à chaque interlocuteur isolé de déshumaniser l'autre.


La vraie raison des retards?

   Toujours est-il que vous devriez essayer de deviner le nombre de projets, matériels ou logiciels, étant annulés ou retardés parce que les gens ne sont pas là pour y travailler, surtout dans la Silicon Valley. Mon ami qui est manager à XXX affirme tout bonnement que plusieurs gros projets Ont dû être abandonnés, réduits ou étalés sur plusieurs années - et retarder un projet dans cette industrie allant si vite est souvent signer l'arrêt de mort de celui-ci. De plus, les coûts d'assurance maladie accaparent de grosses sommes. On aboutit donc à manquer à la fois de gens qualifiés et de fonds.

   Maintenant, repensez à tout ce que vous avez lu dans la presse informatique, concernant des projets retardés ou annulés, particulièrement ceux mobilisant beaucoup de gens et d'argent. Lisez entre les lignes ! Les compagnies sont impassibles, mais je me demande dans quelle mesure le sida a contribué à ces retards ? Je ne pense pas qu'il faille se demander "si", mais bien "dans quelle mesure". Et en dépit des précautions des gestionnaires, une compagnie ne vit en général que grâce à quelques personnes clés. Quand ils s'en vont, la compagnie dépérit. Idem bien sûr s'ils meurent.

   Si vous étiez déjà un passionné d'informatique en 1980, repensez aux noms des développeurs de jeux qui marchaient bien à l'époque. Et demandez-vous où sont ces gens à présent. Attention, la réponse peut vous hanter (elle me hante bien, moi). Certains noms se rencontrent toujours (je suis toujours là). D'autres ont changé de secteur : Russ Wetmore est passé chez Apple après avoir écrit "Preppies !" où il a développé le cdev [NdT : programme résidant du Mac] Kolor, plus tout un tas de choses dont il ne peut pas parler... John Harris, connu pour son JawBreakers, s'est mis au vert et élève des chevaux, mais il apprécie toujours les Atari 8 bits... D'autres personnes, elles, ont disparu à jamais. Des personnes que j'avais rencontrées à des salons informatiques, avec lesquelles j'avais dîné, des gens avec lesquels j'avais débattu des mérites comparés de Mac/65 et de ASMIEDIT. Des gens qui m'avaient offert leurs planchers pour y dormir durant les salons informatiques. Je ne citerais aucun nom, mais cela me semble toujours irréel de voir une publicité avec une liste de logiciels 8 bits, et d'y voir un programme écrit par quelqu'un qui est mort.


Conclusion

   Je voudrais bien avoir une conclusion à vous livrer. Mais je n'en ai aucune. Je constate que l'industrie informatique américaine compte une forte proportion de gens gays, et que cette maladie les tue. Je laisse à d'autres le soin de critiquer les efforts de recherche anti-sida découvrir quelque chose qui pourrait éradiquer ce virus serait écrire une nouvelle page de la médecine, pas une découverte mineure, et les médecins sont aussi déprimés que vous ou moi lorsqu'ils ont un patient mourant qu'ils ne peuvent aider. (Ils le sont même davantage. Songez que le progrès a accoutumé les médecins à l'idée de pouvoir guérir leurs patients.)

   En définitive, peu importe l'opinion de chacun sur les homosexuels ou sur le sida. Le fait est que notre univers informatique s'en trouve affecté. Les choses ne vont pas aussi vite qu'elles le pourraient, et certains de nos meilleurs talents ont déjà disparu. D'autres vont y passer. Certains de ces gens apportent une contribution inestimable à notre industrie, et ils nous manqueront cruellement. De plus, nos participations aux dépenses de santé s'alourdissent. Et cela empirera bien avant qu'il y ait seulement des espoirs d'amélioration. Ne croyez pas lire ici quelque blâme àl'encontre des gens atteints du sida.

   Je déteste cette maladie, pas ses victimes. De même, je ne blâme aucunement les gays.

   Voilà ce que j'avais à dire. Cet article est fini, vous pouvez tourner la page. D'autres ne le peuvent pas. En comparaison, cela rend enviable même des situations tragiques comme revendeur d'Atari aux Etats-Unis. Mais quand je repense à Nick, à Levon, à Gary, à Jill, je ne peux me contraindre à tirer un trait. Je me rappellerai d'eux, et des autres qui les suivront sans nul doute dans l'avenir. Je me souviendrai, c'est tout ce que je peux faire.

   Je ne suis pas satisfait de cet article. Comme les autres, je l'ai relu et repris plusieurs fois avant de le livrer, et je n'en suis toujours pas satisfait. Je crois que je sais pourquoi quand je conçois un article, il y a un début, un chemine-ment et une fin. Or, cet article-ci n'a pas de fin. Toutefois, j'aimerais préciser que c'était un des articles les plus durs à écrire que j'ai connu, car les souvenirs sont pénibles. Voyez-vous, quand mon copain de Cupertino m'a appelé il y a quelques jours, j'ai appris la disparition d'un autre ami, que j'avais revu en octobre 90.

  

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